Le doute du comploteur

Premier pas en arrière

C'est décidé, j'abandonne le projet d'habiter Mars. Pas le temps. GIEC ou pas, Cassandre a raison : on tiendra pas les délais. La démonstration qu'on vient de me faire des robots clones d'humains n'est pas convaincante. Ils se reproduisent très bien, sauf que, quand il y a un défaut, il n'est pas forcément détecté. Alors ça dégénère. Je préfère mes travailleurs esclaves. Eux au moins me cherchent une intention. Et pire, à supposer que ça marche, passer le reste de ma vie dans le clan MacLeod, non merci ! Vont pas être content, les ancêtres. "Prends les gens pour des cons, ça marche à tous les coups", qu'ils disaient. Et maintenant qu'on est entre nous, qu'est-ce qu'on fait ?

Oui, je replonge chez les besogneux. Je relance les projets de véhicule à 1l/100km, j'arrête les autoroutes, je reboise les sables bitumineux. Je contacte chez Google Gardiner; ce projet de logiciel de planification global, il en a réalisé les prémices, il en devient le chef. L'humanité ne résiste plus à l'avènement du N.O.M qu'en vertu de principes passés de mode. Récemment, quelques bobos râleurs manifestaient; j'ai lâché un peu la pression sur les Chinois, ça les a calmés. Ce N.O.M n'était dans l'esprit du clan qu'une étape avant le règne définitif de l'ultime tyran : notre Caprice. Il devient une organisation de la planète qu'il convient de pérenniser en confiant aux algorithmes la conduite de l'humanité. Le système rêvé par Gardiner prend la route; il lui faut un nom : Logagenda

Second pas en arrière

Ca, c'était hier. Jusqu'à cette visite au Pic du Midi. Tel Haddock terrorisé par l'araignée passant devant l'objectif, j'ai eu la vision d'un astéroïde fonçant sur nous. L'astronome de service ne m'a pas vraiment rassuré : demain, ça n'arrivera pas. Mais dans 10 ans ? La nuit était belle; j'ai rangé mon drône dans sa boîte, la boîte dans l'hélico, renvoyé tout le monde dans la plaine, et suis descendu à pied.

Tout d'abord une sorte de jalousie m'a assailli. Et si les Dieux se jouaient de moi ? S'ils m'avaient laissé croire à l'avènement de ma toute-puissance sur terre, comme terme du jeu initié par eux dans ce lancer de dé que les savants appellent big-bang, en se réservant la possibilité de tout effacer d'un lancer d'astéroïde imparable. Fin du jeu probable, m'a dit l'astronome. Mais, dans cette mytho-logique, il y a une infinité d'autres parties jouées simultanément sur autant de planètes. Quel meilleur résultat peuvent-elles donner ?

Non, ce discours ne tient pas. Dehors la jalousie ! Tu me maintiens dans l'orgueil mortifère de ma lignée. Je te connais si bien. Grâce à toi j'ai pu menotter les hommes dans leur égo. Il est temps de te sublimer.

Le ciel s'offre éternel et mouvant à mon regard. Sous quel signe suis-je né ? Les pailletes de la gloire ont masqué à mes yeux la réalité des étoiles. Je sens très nettement une oscillation entre ma mémoire et le spectacle des galaxies. La prétention qu'on m'avait inculquée de devenir maître du monde m'apparaît comme un voile invisible qui bornait mon égo à ma planète originelle. Tous les êtres de chair ou de verbe représentés en moi, et dont je cherche à prendre le contrôle, reprennent leur autonomie au fur et à mesure que la vie du ciel se fait prégnante. Le voile se déchire.

Arrivé au bas de la montagne, la tentation me vient de reprendre les rênes. Ces camions laitiers nocturnes, il est en mon pouvoir d'en planifier les trajectoires, d'enregistrer le comportement de leur chauffeur, même d'ajuster la lactation des vaches à l'appétit de mon usine, de calquer cet appétit sur le menu du consommateur avide du bien-être factice que lui promet ma pub, quelle ivresse !

Mais l'astronome m'a dessoûlé. Le pouvoir conduit à une mortelle solitude dont je ne veux pas.

Lâcher les rênes

Que faire ? Me démasquer, c'est le chaos assuré : ôter brutalement les signes insidieux dont j'avais jalonné la vie des gens, c'est à coup sûr libérer leurs instincts les plus primitifs.

La preuve : quand ils auraient pu prendre la voie des objecteurs de croissance, combien ont suivi ? Cela sembait si ridicule à côté de la clairvoyance qu'ils m'attribuaient. Je n'ai même pas eu à intervenir. Avouerais-je que j'ai partagé leur foi en cette structure pyramidale, du haut de laquelle je ne voyais pourtant aucun avenir ?

Il faut que le voile de leurs pulsions, celui qui emprisonne leur égo, se dissolve sans qu'ils ne perdent leurs repères. Substituer aux limites fabriquées par le jeu de la domination/soumission le respect de l'autre. L'autre, c'est moi, doivent-ils se dire. Je me souviens alors : "aimez-vous les uns les autres, comme Je vous aime." "Je" de dupes, pensions-nous tous.

Le message reçu sur la montagne devient clair. Mon destin n'était pas de devenir le pilote de l'humanité. Mon rôle sera presqu'achevé avec mon outil de planification global. Il faut juste que je prévois de m'effacer le jour de sa mise en service.

D'urgence je contacte Gardiner. Il me pose une seule question : comment va-t-on renommer le maître du jeu ? Je me souviens de cette question. Un doute avec lequel je vivais devient certitude, puis angoisse.

Ciel ! encore un avenir qui se dérobe. J'étais donc sensible à la flatterie, ce souffle qui dissipait mes doutes sur la réalité de mon pouvoir. J'ai eu l'impression de décider, en fait j'ai suivi les retours qu'il inventait pour me faire décider dans le sens de son système.
Gardiner a donc livré l'évolution de l'humanité au hasard.
Je vais dévoiler cela à tous.
Seront-ils satisfaits d'être soumis au hasard ?

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Historique de Logagenda

L'idée générale de Logagenda était de définir au jour le jour qui fait quoi dans un fonctionnement régulé de l'humanité. Les développeurs de Logagenda ont rapidement perçu une limitation de leur système : il n'est pas possible de prévoir avec suffisamment de précision l'évolution de l'environnement de l'homme.

Par exemple, la faune sauvage. Logagenda peut déterminer la densité d'insectes, le nombre de lapins et de renards souhaitables; mais seul un humain peut fournir une observation fiable de ces nombres. Une tâche "garde chasse" doit être remplie. Par un humain qui remplira un formulaire. Sa subjectivité, sa vision des choses, feront immanquablement irruption pour influer sur les nombres saisis. Si le garde chasse est aussi agriculteur, il va un peu forcer son estimation du nombre de sangliers, estimant qu'il vaut mieux en tuer plus que pas assez.

Ce genre de constat a fait douter Gardiner. Son rejet viscéral des structures politiques avait guidé et alimenté son action dès avant Logagenda. Il n'était pas question pour lui de revenir la dessus. Rendre le pouvoir aux politiques n'était pas la solution. Mais il lui revenait en mémoire des idées d'organisation qu'il avait rejetées sans les approfondir. Des systèmes où on donne le pouvoir de décision à des individus tirés au sort, pour une durée réduite. N'y aurait-il pas des solutions de ce type pour se prémunir de la subjectivité ?

Il me semblait bien plus efficace d'inclure ces biais cognitifs dans les modèles psychologiques de Logagenda. Sur le principe de ces tests psychologiques où la même question revient sous des formes différentes, histoire de vérifier votre sincérité.

Avec le recul, je me demande si je ne mettais pas la charrue avant les boeufs. Pourquoi ne pas avoir laissé l'intuition technique de Gardiner faire son chemin ? Il en serait peut-être ressorti une subjectivité collective.

Mais le vrai maître du jeu était le clan. Je ne doutais pas des intuitions des anciens. Voyant proche le résultat, j'ai convaincu Gardiner. Ne resta bientôt plus qu'un intervenant humain vraiment indépendant, appelé pour décider sur les questions générales. Ce rôle m'avait été dévolu. Pour une cérémonie intime et émouvante, nous avions prévu d'inviter Gardiner dans notre planétarium aux murs tapissés d'une spirale d'écrans.

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Le caprice des prévisions

C'est pur hasard que Gardiner rencontrât Logagenda. Hélène dessinait sur une allée de sable les contours d'un cheval ailé, un Pégase auquel elle et lui allaient donner vie virtuelle. Père ou fils du vent, au bon vouloir de la poule et de son oeuf. Hélène dessinerait, lui il "rendrait" et animerait cette chimère. C'était la commande passée par "Cassandre". Hélène s'amusait qu'à Troie leur commanditaire eût été sa soeur. Celle qui justement cavalait sur l'allée voisine, les pans de sa cape unissant sa silhouette et la croupe du cheval qui jouait à fuir cette menace ailée. Ils couraient vers l'abri d'une ondulation du sol. On vit sur l'horizon planer puis atterrir la cape, suivie du cheval revenant la flairer oreilles et allure relevés. La bête venait-elle flairer le danger imaginaire ou détourner pudiquement son regard de la belle ? Qui, après avoir mis fin au jeu de ce lancer de cape, se baignait innocemment dans le lac.

Quelle façon plus convaincante de d'enchaîner Gardiner à la chosification des rêves ?

- Signe ou cygne, Hélène ?

- Simple image, non ?

- Tu n'en as retenu qu'une ?

- Oui, un cheval emballé.

- Tu ne crois pas qu'il faisait semblant d'avoir peur pour faire plaisir à sa cavalière ?

- C'est possible, ça ?

- A ton avis, comment ça continue, dans le lac ? Cassandre sur le cygne prêt à s'envoler, ou Léda ?

- T'es aussi obsédé que les autres, finalement !

- Normal : tu as vu une cavalière embarquée, moi j'ai été allumé. Le cheval est libre. Tu te sens de refaire la scène ?

- Jamais mis mes fesses sur un cheval. Pas envie de risquer la scène fauteuil roulant.

- Dommage. J'en connais plus d'un que tu allumerais.

- En fauteuil ?

- Pour moi, le message de tout à l'heure, c'est que le désir est aveugle.

- Le désir, c'est le cheval ?

- A première vue, le cheval incarne le désir. Imagine-toi cavalière, ce ne serait pas ton grain de folie qui t'aurait poussée à exciter l'animal ?

- Toujours dans tes histoires d'allumeuses ?

- Ecoute, Hélène, c'est pas facile de faire semblant de te draguer, alors que tu le vaux bien. C'est pas non plus que le boulot empêche les sentiments. Nous sommes payés pour satisfaire les caprices de cette femme. Contrairement à son frère, je trouve que c'est elle qui porte le projet le plus sérieux : mettre en lumière le cycle rêve-réalité. La matière ne peut fixer le rêve.

- Je préférais quand tu me draguais ...

- Les temps sont durs à une belle âme comme toi. Les gars sont pas prêts à mourir pour elle.

- âme ou cygne ?

- Dès qu'on nomme une phase d'un processus, on casse le mouvement. Narcisse est homme et femme, mais par respect de mon sexe je dis qu'au début est le narcissisme féminin. C'est parce qu'elle se trouve belle qu'elle fait la belle. C'est elle qui sait le danger de séduire.

- Et le mouvement, là dedans ?

- Tu as raison, je casse tout. Je cherche à comprendre ton talent pour créer des images. Retournons à l'aquarium, mon rôle c'est juste de les animer.

On ne sait si Gardiner reçut une bise pour ce compliment. S'il était un peu malin, il aurait tenté la jalousie entre Hélène et Cassandre. D'aucuns prétendent qu'il nourrissait le rêve banal du travailleur : baiser le patron. Ils n'ont pas lu Bernanos.